Renaud Gavroche

" J'ai jamais ramé, jamais lutté pour faire de la scène ou un disque ".

Alors qu'il va sur ses vingt-et-un ans, Renaud sait maintenant une chose: tous les petits boulots auxquels il s'est essayé l'ennuis profondément et la seule chose qu'il prend plaisir à faire c'est de s'exprimer devant des gens, que ce soit au théâtre ou en chantant ses chansons. Justement, il se trouve que Michel Pons, le fils du " bougnat" qui tient le " Bréa ", joue plutôt bien de l'accordéon. Son répertoire va des chansons de Bruant à tous les classiques du musette. Depuis 68, en penchant sur l'histoire de la Commune et des mouvements anarchistes, Renaud a, lui aussi, redécouvert ce proche folklore dont les échos avait bercé ses vacances d'enfant chez les " chtimis ". L'idée semble évidente : pourquoi n'iraient-ils pas chanter toutes ces chansons qu'ils aiment dans les rues, comme ça se faisait autrefois ? En passant le chapeau, ils ramasseraient bien de quoi boire quelques chopes. L'idée est en effet lumineuse et nos deux compères se constituent un répertoire, mélangeant les vieilles rengaines archi-connues avec des chansons écrites par Renaud sur le modèle de jadis. Accordéon, guitare, chant, ils tiennent là le tiercé gagnant. "

J'avais la casquette de Gavroche que je tenais de mon grand-père et plein d'espoir. On allait faire la manche dans le métro, mais les flics sont chiants. On faisait aussi les terrasses de cafés, mais on était emboucanés par ceux qui venaient jouer depuis plus longtemps que nous. Alors on est allé chanter dans les cours des H.L.M. et sur les places de marchés dans les rues populaires. On avait repéré qu'entre 7 h et 8 h du soir, toutes les femmes s'ennuyaient dans leur cuisine et que ces cuisines des grand ensembles autour de Paris donnaient toutes sur cour. La némo, le fric tombait par les fenêtres. Un paquet, parfois. On réussissait à se faire jusqu'à 50 000 balles en une heure. On craquait tout et on recommençait. C'est dans ces eaux-là que l'ai écrit " Hexagone". Sur les marchés, les vieux sont ravis d'entendre des p'tits jeunes leur rechanter " la java bleue". Ceux de la génération de Michel et Renaud sont plutôt intrigués, mais ils écoutent "Le dénicheur". Finalement, l'idée s'avère être un passe-temps agréable et lucratif, dont nos compères s'acquittent avec une gouaille bien parisienne.

Pendant ce temps, le Café de la Gare, qui connaît un énorme succès s'est déplacé dans le fond d'une très belle cour pavée de la rue du Temple. Renaud et Michel vont profiter de l'occasion pour aller charmer les oreilles du public massé devant les portes avant l'ouverture du café-théâtre. Coluche y donne son premier one man show, et c'est ainsi que son producteur, Paul Lederman, séduit par les musiciens de la cour, leur offre de venir se produire au " Café Concert de Paris ", un nouveau lieu qu'il vient d'ouvrir sur les Champs Élysées. Il les baptise " Les P'tits Loulous ".

C'est donc dans les premiers mois de 1974 que Renaud présente pour la première fois ses chansons sur une scène de music-hall. Les P'tits Loulous sont trois (Renaud, Michel, plus un guitariste préposé à passer le chapeau) et jouent une vingtaine de minutes pendant la première partie de Coluche, où défilent aussi prestidigitateurs, ventriloques et autres attractions. Engagés pour trois mois, Michel est cependant contraint de fausser compagnie à ses copains au bout de trois semaines pour partir faire son service militaire. Encouragé par Lederman, Renaud continue seul, avec un répertoire de ses propres chansons, à l'époque très engagées (" Hexagone ", " Camarade Bourgeois ", etc.). C'est alors qu'une productrice de chez Wha-Wha Musique repère notre Gavroche soixante-huitard et lui propose d'enregistrer un disque. Toujours timide à l'excès dans ce genre de situation, Renaud accepte, mais du bout des lèvres. " Je n'avais pas trés envie de faire dans la chanson, ce n'était pas ma vocation. C'était un passe-temps que je faisais en dilettante. Pour moi, chanter était un petit boulot comme les autres et je ne pensais pas en tirer des fortunes. Et puis j'avais des petits besoins, j'habitais chez mes parents, où j'avais un toit et un repas par jour ". Qu'à cela ne tienne, Jacqueline Herrenschmidt, sa productrice qui y croit ferme, est décidée à faire entrer Renaud en studio avant la fin de l'année. " Pendant l'été, je suis parti en vacances en Italie avec 300 F en poche. Je couchais à la belle étoile, je mangeais très peu j'étais libre et bien dans ma peau. Et quand je suis rentré à Paris, j'ai enregistré mon premier disque ".

Ce premier 33 tours, intitulé simplement Renaud, le présente en Gavroche: les cheveux aux épaules surmontés de la large gapette blanc crème de son grand-père, foulard rouge à pois blancs autour du cou, veste en velours noir, pantalon écossais pattes d'éléphant, presque une caricature. Les treize chansons qu'il contient forment un bizarre mélange des genres: rétro-musette, avec " Petite fille des sombres rues ", " La java sans joie ", " Gueule d'aminche ", " Le gringalet " férocement contestataire, avec " Société Tu m'auras pas ", " Amoureux de paname ", " Hexagone ", " Camarade bourgeois " burlesque, avec " Rita ", " La menthe à l'eau ", " Greta " vaguement fleur bleue, avec " La coupole" et " Ecoutez-moi les Gavroches". Ce panachage ainsi que la qualité des textes de Renaud stigmatisent d'emblée une réaction enthousiaste de la part des critiques. Enfin quelqu'un qui a des choses à dire et qui les dit bien ! Le disque à peine sorti, en mars 75, Jean-Louis Foulquier sera le premier à inviter Renaud à son émission " Studio de Nuit", qu'il fait alors en direct de chez " La Mère Catherine ", un bistrot de la Butte-Montmartre, entre 3 h et 5 h du matin. Foulquier se souvient: " Renaud arrive mort de trac et tremble tellement qu'il a énormément de difficultés à plaquer trois accords sur sa guitare. Heureusement, Marcel Azzola (c'était une surprise) se met à l'accompagner à l'accordéon et ça devient magique ".

L'album sera un succès d'estime encore très confidentiel. " Il y a deux mille deux cents mecs en France, que je ne connais pas, qui ont acheté mon disque, au début. J'ai trouvé ça super ". Dans ces conditions, inutile pour Renaud d'imaginer qu'il puisse vivre de la chanson, même s'il en écrit à l'époque au moins une par semaine. La violence de ses chansons n'aide pas non plus à en faire des tubes. " On m'a dit que le directeur de la programmation d'Europe 1 avait jeté mon disque en disant " c'est de la merde ". Il y a eu aussi, parait-il, à France Inter, un problème avec "Hexagone ", qui était interdite pendant la visite du Pape par une circulaire ". Renaud se contente donc de faire quelques petits galas ou d'aller jouer dans les guinguettes en bord de Marne. En juin 75, il donne ses premiers concerts à la " Pizza du Marais ", en première partie d'lvan Dautin. Il doit commencer seul face au public, mais il a un tel trac qu'il boit comme un trou avant le spectacle. " Il m'est arrivé de monter sur scène et de tomber, parce que j'avais vingt-quatre bières dans le corps. Je me suis rendu compte que je me plantais ". A cette époque, la " Zapi " est un merveilleux lieu d'échange pour la nouvelle génération du spectacle. Renaud y rencontre Bernard Lavilliers. " On passait ensemble à la Pizza du Marais. Moi à 8 h. lui à 10 h... il avait autant de monde que moi, c'est-à-dire cinquante personnes le samedi soir. On buvait des coups ensemble après... ". Renaud ne sera d'ailleurs pas seulement l'un des chanteurs de la " Zapi ", il y sera aussi barman... " J'ai continué les petits boulots en logeant chez mes vieux. Ils toléraient que je glande six mois, si je travaillais ensuite pendant trois mois ".

En même temps qu'il commence à fréquenter un nouveau milieu, le centre d'intérêt de Renaud va se déplacer de son ancien quartier Montparnasse aux ruelles du Marais. Le jour sur la rive gauche, la nuit la rive droite. Mais avec lui, les nuits sont longues. Il les partage entre " Chevaliers du Temple ", " chez Ali, un mec super, un Tunisien qui, depuis a ouvert un restaurant dans les Halles ", et la " Pizza ", rebaptisée " Blancs-Manteaux ". Et bientôt, il découvrira ce qui deviendra sa nouvelle " maison ", le café restaurant de Madame David, " Au Rendez-vous Amis ", rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. La patronne se souvient avec émotion des premières apparitions de Renaud chez elle, en 76: " Il avait l'air plutôt timide. Il était calme, très discret. Il buvait des cafés et du Vichy quand il avait la gueule de bois. Il ne me parlait pas de son travail. Il s'asseyait dans un coin et écrivait des paroles de chanson. C'est seulement à partir de son deuxième disque qu'il m'a invitée au restaurant et qu'il m'a fait écouter la bande ". En effet, du côté de la maison de production de Renaud, les choses traînent et les ennuis commence, il est donc bien heureux de trouver le havre de paix chez Madame David " Quand j'avais pas une tune, c'est là que j'allais bouffer tous les jours. J'avais une ardoise à rallonge. Elle a même duré jusqu'à deux ans". Il n'est d'ailleurs pas le seul à profiter de la générosité de Madame David. En face de son café-restaurant, l'équipe des comédiens de la " Veuve Pichard " est en train de bâtir son café-théâtre. " Pendant deux ans, ils investisent tout l'argent qu'ils gagnaient dans du plâtre, du ciment, des parpaings. Ils étaient fauchés. Madame David leur disait: " Vous en faites pas, vous me rembourserez un jour, quand vous serez célèbre Maintenant, elle nous voit à la télé et elle est fière de ses petits qu'elle a nourris ".

Cette période 76/77 n'est pas encore celle de la gloire pour Renaud. " Je m'étais fait un tout petit nom dans les Maisons de Jeunes et de la Culture. Et je commençais un petit peu à tourner, avec très peu de moyens. J'avais un accordéoniste, parce que je ne pouvais pas permettre d'avoir six musiciens, ne pouvant pas les payer. Je faisais spectacles où je gagnais dix sacs, vingt sacs ou rien du tout. Vraiment des sommes dérisoires, parce que je n'avais pas de nom. A cette époque, j'ai pas mal écumé la région parisienne et beaucoup la Belgique, parce mon disque avait trouvé d'ardents défenseurs à la RTB. Alors, j'ai fait pas mal de festivals en Belgique, comme " Le temps des cerises ", à Flore. C'était chouette ". Il n'a toujours pas abandonné l'idée d'être comédien on le verra faire des apparitions successives sur le petit écran, dans des rôles bien typés pour son genre. Il sera un voyou dans " Un juge, un flic", un dealer drogué dans " La neige de Noël ", plus tard un gauchiste dans " Au plaisir des Dieux " et même un jeune homme de bonne famille costard-cravate dans " Madame Ex ": " L'horreur quoi ! ", commente-t-il. En revanche, son expérience de café-théâtre à " La Veuve-Pichard ", en 77, dans " Le secret de Zonga ", une pièce de Martin Lamotte, aura sur vie une importance prépondérante.